Création du monde

Être un grand signeur qui porte l'épée ; culbuter filles, dames et demoiselles ; faire l'aumône aux pauvre à condition qu'ils renient Dieu, dépouiller la veuve et l'orphelin, ne compter ni rentes, ni dettes ;entretenir des poètes à condition qu'ils chantent le délire des sens, des peintres capables de retenir les mouvements de la volupté, des ingénieurs pour les plaisirs d'un tremblement de terre sur commande, des chimistes pour essayer des poisons lents et foudroyants ; fonder quelques maisons d'éducation pour y recruter un sérail d'icoglans et d'odalisques, chasser l'enfant nu, à pied ou à cheval ; offrir des banquets à la populace sur un tréteau pourvu de trappes qui l'engloutissent au dessert ; mais si tout n'est pas possible, faire jouer des spectacles étranges, faire célébrer la messe pour profaner l'hostie, afin de faire venir le diable, et si tout cela est trop ennuyeux à la longue, si l'on s'étonne qu'aucun avertissement visible et clair ne vienne vous arrêter, essayer de se faire peur par un autre oyen, se faire rouer de coups par ses valets. Mais si le monde étonné vous demande des raisons de tout ceci, affirmer que Dieu n'existe pas, mais que par comme Tibère et Néron ont existé, que l'un fit crucifier le Fils de Dieu, que l'autre jeta aux lions ses disciples et que l'immoralité de l'âme étant un leurre, il s'agit de s'immoraliser dans le monde par des crimes plutôt que par des bienfaits, la reconnaissance étant passagère et le ressentiment éternel. Bref, accepter en souriant de passer pour un pourceau d'Épicure ou de l'être ; s'entourer d'une cour de savants et de poètes, d'artistes et d'acteurs, de bourreaux et de sujets propres à tous les caprices du moment. Car le moment est tout plein d'exigences, car le moment est insurmontable.

Être ce grand seigneur-là est une chose. C'en est déjà une autre que d'être ce grand seigneur dans un cachot, de n'avoir plus que des intentions de grand seigneur et de savoir que c'est précisément pour avoir eu ces intentions-là que l'on se trouve à présent entre quatre murs. En effet, ce sont restées des intentions : songeait-on seulement à les réaliser ? C'est à peine si l'on a tenté le cinquième de cet ad,irable programme. Mais à elles seules ces intentions étaient d'un poids écrasant et voici qu'entre ces murs, elles livrent leur insupportable secret. En liberté, on avait jugé spirituel de se nommer « roué » : et pourtant, c'était aux Damien, aux Mandrin, aux Cartouche que le bourreau rompait les os. En cellule, noblesse oblige encore : si nous avons, nous, dela race des forts, transgressé les lois pour la protection du faible, n'était-ce pas en retournant ainsi notre propre force contre nous-mêmes pour en faire l'ultime expérience que nous avons échoué ? Au feu de nos passions qui soulevèrent contre nous la volonté générale, allumons le flambeau de la philosophie, délectons-nous à en incendier le monde : ne sommes-nous pas nous-mêmes déjà plus qu'un braiser ardent ? Derrière ces murs, une révolution gronde : les affamés d'hier seront les maîtres aujourd'hui, car il faut que chacun ait son tour : mais connaissent-ils seulment la faim qui nous dévore dans notre satiété, nous les rassasiés d'hier : en vérité, nous aurons à souffrir des nouveaux repas, nous autres affamés d'une nouvelle sorte ! Libres, nous nous considérions comme une force de la Nature, comme l'agent de ses intentions, nous acceptions tout l'avantage qu'elle offre de préférence au fort aux dépens du faible, prêt à le lui restituer dès qu'elle le réclamerait. Entre les quatre murs de notre cellule, privé de nos alchimistes et de nos artistes, de nos savants et de nos poètes, de nos comédiens et de nos victimes, nous serons nous-mêmes alchimiste et poère, artiste et savant, bourreau et comédien, comédien et victime. Remis en liberté nous n'aurons du grand seigneur que les manières et les goûts, nous n'aurons du grand seigneur que la mauvaise conscience, car nous ne serons plus que conscience et nous serons la conscience elle-même.

Tant et si bien qu'avec cette conscience, il est moins possible de jouir d'une existence apparemment impunie que de vivre, à titre de punition donnant droit aux intentions inavouables, de vivre confondu dans la foule de ses contemporains conservateurs ou démocratiques, nous également préoccupés d'accumuler des richesse tout en prétendant organiser le progrès social, l'unité nationale et l'Empire, de vivre parmi eux en n'ayant pour s'en distinguer que cette noble mauvaise conscience que nous avons héritée, le seul bien que nous ayons hérité, s'il est vrai que philosopher, c'est obéir aux lois d'un atavisme d'ordre supérieur : cette noble mauvaise conscience que nourrit la constatation scandaleuse que nous avons faite : le monde moderne s'avilit par suite de l'absence d'esclaves. Constatation qui coûte cher à celui qui est seul à supporter les conséquences qu'il est seul à tirer de sa constatation.

Accepter, dans ces conditions, une chaire de philologie à l'université de Bâle, c'est prendre le plus prudent incognito, car à quoi tend l'exercice d'une activité intellectuelle ou scientifique sinon à satisfaire tout d'abord la curiosité native de l'individu que nous sommes. À la satisfaire aux dépens même du milieu social auquel nous devons nos moyens de connaissance. Et c'est ainsi que l'on aimerait « mener l'adolescent dans la Nature et lui montrer partout le règne de ses lois : puis les lois de la société bourgeoise. C'est alors que la question ne manquerait pas de se faire entendre : fallait-il qu'il en fût ainsi ? Et peu à peu l'adolescent aurait besoin d'histoire pour apprendre comment on en vient à l'état présent. Mais en apprenant ainsi l'histoire, il apprendrait aussi comment lui-même eût pu devenir autre. Quelle est la puissance de l'homme sur les choses ? Telle devrait être la question initiale de toute éducation. Et alros, pour montrer comment il en pourrait être tout autrement en ce monde, nous évoquerions l'exemple des Grecs, puis, celui des Romains, pour montrer comment on en vint là où nous en sommes ».

Mais qui prétend ainsi du haut d'une chaire de philologie anéantir l'autorité de deux mille ans, il voit bientôt les plus sympathisants de ses collègues s'ecartrer sur son passage, il voit son groupe d'élèves se disperser, il risque de dilapider le meilleur de lui-même dans le vain effort de marquer la jeune génération de son propre destin.

Car c'est là supporter un destin inéchangeable — et mieux eût peut-être valu ne pas être né — que de sentir un jour que le Créateur n'a plus créé ce jour comme les jours précédents : que l'on n'en plus sorti de ses mains au réveil : que l'on n'est plus que l'écume du néant songeur ; et que le monde maintenant périclite à vue d'œil depuis que les veines divines se sont desséchées : tout ce que l'on regarde, tout ce qui vous entoure, semble le cadavre du Créateur ; ou bien, frappé de torpeur, l'on éprouve les limites d'un ver éclos sur ce cadavre ; avec lui le monde exsangue se décompose et l'on trouve le bonheur d'un ver dans la décomposition éternelle de l'infini cadavre de Dieu ; ou bien, tourmenté d'une pitié clairvoyante, on a la force de se reconnaître dans l'incommensurable charogne et de dire : c'est moi ! c'est moi ! c'est moi qui souffre les injures de la vermine !

Telle est l'impudence de ceux qui ont assisté le Créateur en ses derniers instants. Tel est aussi leur seul remède. Aue leur reste-t-il du monde, soustrait à leurs impulsives investigations, soustrait à leur insatiable amour, que leur reste-t-il du monde que décompose par le travail cette race de laborieux impuissants, malades de ne pouvoir posséder le monde à la mesure du monde ? Il leur reste encore la Nature, leur propre nature. La Nature, dit-on est l'objet de la recherche scientifique. L'homme qui se considère comme un produit de la Nature, en tant que Savant se comprendra donc dans cette recherche : et il sera la Nature étudiée par de la nature et en lui le serpent se mordant la queue trouvera sa satisfaction. Mais voilà qui précisément imquiète la Société qui n'aime pas les hommes-serpents : au cours de sa fréquentation de la Nature, le chercheur découvre dans chaque règne des modes d'existence et des modes de jouissance, des modes de puissance et des modes d'adoration qui sont autant de suggestions et qui sont autant d'inspirations ; la Société compte sur la chercheur pour être prévenue : ces suggestions sont-elles propres à entretenir la vie de la communauté ou peuvent-elles nuire au maintien de l'ordre ? Pour pouvoir cultiver les sciences sans danger, la Société exige du Savant de n'avoir pas de secret avec la Nature. Elle exige de lui qui se considère comme la Nature étudiée par la nature, de bien vouloir respecter la ligne de démarcation qui sépare la Nature du Savant.

Mais celui qui a assisté le Créateur en ses derniers moments, qui a vu le me,bres divins en proie à la vermine, qui s'est senti comme la souffrance posthume de Dieu et qui en ensevelissant Dieu, a perdu le monde, il n'a plus de compte à rendre à la Société, il ne connaît plus de ligne de démarcation entre la Nature et lui-même, il franchit cette ligne et, désespérant de créer jamais, il se métamorphose de Savant qu'il était en Nature savante, et ce n'est qu'un dernier vestige de pudeur et de modestie vraiment exagérée, ce n'est qu'un égard de trop pour sa mère, sa sœur et ses contemporains, s'il maintient le dehors avenants, graves et paisibles d'un professeur.

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Pierre Klossowski, Tabeaux vivants : Essais critiques 1936-1983; Le Promeneur, 2001, « 1. Essais d'Acéphale », pp. 25-29.

 

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